CCPAC.ORG
Site du Comité des Chefs de Police d'Afrique Centrale

« Il faut donner les moyens à la police pour faire correctement son travail »

Interview

Amely JAMES KOH BELA

Centre International pour la Promotion de la Création (CIPCRE)

 

Quelles sont les spécificités de la traite des personnes en Afrique Centrale ?

En ce qui concerne la traite des personnes en Afrique Centrale, la principale spécificité réside dans la perception de la traite. Pour les populations, ce n’est pas un problème ou une infraction. On considère la traite comme un moyen de changer de vie, de se faire de l’argent. C’est pour cela que lors de toutes les campagnes de lutte contre la traite que nous faisons, les populations ne comprennent pas le message que nous véhiculons. Cela fait partie d’une conception socioculturelle avec des préjugés. Ce sont ces préjugés qu’il faudra d’abord changer avant de lancer n’importe quelle autre campagne sur la traite pour pouvoir la réussir en Afrique. Une autre spécificité, c’est aussi la place de la famille dans la traite.

Cette dernière est actrice complice, contribue, finance, désigne et encourage les victimes. Les plus grands trafiquants sont les membres de la famille, c’est le frère « feyman1», c’est la sœur « suissesse », c’est la tante qui amène au Liban. Il en découle de là une troisième spécificité relative à l’absence des dénonciations des populations. Malgré toute la volonté qu’INTERPOL peut avoir, il n’y aura pas de personnes à trainer en justice parce que personne ne traine un membre de sa famille en justice. Les trafiquants emmènent leurs victimes à se prostituer en Europe, permettant à la famille de manger un peu. Par conséquent, on ne met pas ces personnes en prison, on ne les traque pas. Vous verrez que les rares cas de ceux qui sont traduits devant les tribunaux, sont les œuvres des ONG financés par des bailleurs de fonds; ce ne sont pas les populations. Tant que les populations n’auront pas changé de mentalité, elles ne poursuivront pas ces trafiquants. Cela nous conduit à la 4ème spécificité qui est le fait que l’argent de la traite ne sert aux trafiquants qu’à mener un rythme de vie ostentatoire. Aucun « Feynman » n’ouvre une société ou une entreprise, aucune prostituée en Europe n’investit dans son pays, si ce n’est pour construire des immeubles qui portent son nom. Tout cela change la perception que les familles ont de ces trafiquants, car nombreux sont adulés par leurs proches. On est dans la culture de l‘apparence. Ces quatre spécificités sont les manifestations de la traite socioculturelle. Tant que l’on ne mettra pas un terme à cela, tout effort restera vain.

Quelles sont les potentielles solutions pour remédier à ce phénomène?

Il faut d’abord être intègre et renforcer le contrôle aux frontières. Comment peut-on expliquer qu’au Cameroun on arrive à inter- peller un bateau avec à son bord trois cent

(300) enfants en provenance du Liberia, alors qu’il est passé par 8 pays ? Personne n’a rien vu ? Comment sont-ils arrivés là ? Ensuite, l’autre travail à faire est de lutter contre la corruption. Les trafiquants sont puissants, ils ont de l’argent et ils ont une influence et des entrées dans les plus hautes sphères des États. Ils menacent même la Police. Quand un trafiquant sait qu’il a des fœtus fumés ou de la drogue dans ses paquets, ils peuvent donner jusqu’à 500 000 FCFA, voire un million à l’Officier en face pour pouvoir passer. Il faut qu’on donne les moyens aux policiers pour qu’ils fassent leur travail correctement. Pour cela, il faut qu’ils renforcent d’abord leurs capacités. Aujourd’hui, nous avons constaté qu’il y avait beaucoup de policiers qui ne parvenaient à définir avec exactitude ce qu’est la traite des personnes. Il faut que l’État fasse plus que

d’habitude. Il doit améliorer la formation des agents des services chargés de l’application de la loi, les doter de moyens de lutte contre cette forme de criminalité, et surtout éduquer les populations. Il nous faut changer la donne et éduquer les enfants autrement en leur apprenant les valeurs du travail et je pense qu’avec tout ça, on va y arriver.

Pouvons-nous avoir quelques chiffres forts liés à la traite des personnes en Afrique Centrale ?

Il faut noter que près de 80% des filles trafiquées dans le monde viennent du Cameroun et du Nigeria. Nous sommes les « rois » sur tous les trottoirs du monde. Si elle est noire dans les trottoirs, elle est d’abord camerounaise ou nigériane. Et puis, il faut savoir que la traite a un coût. Ce ne sont pas les gens pauvres qui envoient leurs enfants traverser la mer. Qu’on ne nous mente pas, les familles qui envoient leurs enfants ont les moyens. Elles vendent les sociétés, les salons de coiffure, les restaurants, les terrains et cela va jusqu’à 3 à 4 millions FCFA pour aller en Europe, et près de sept (7) millions pour aller aux États-Unis. Il faut donc casser ces préjugés qui disent que ce sont les familles les plus pauvres qui en- voient leurs enfants à l’étranger. C’est peut- être celles qui sont pauvres en esprit, quand on sait que ces enfants partent pour le trottoir, où ils ne pourront plus utiliser leur véritable identité et leur parcours académique. Ils vont en Europe pour se prostituer ou devenir des valets, sombrer dans le vol, le trafic de drogue… Il faut dire que ça va jusqu’à 16 mille euros, soit plus de 10 millions FCFA quand vous contournez par l’Asie pour entrer en Europe. Quand une famille dépense autant, cela veut dire qu’il y a de l’argent. Qu’est-ce qu’un enfant ne peut pas faire avec 10 millions dans son pays d’origine ? Notons que le trafic des personnes est le troisième trafic le plus prolifique, derrière celui des armes. Il rapporte à ses auteurs plus de 10 milliards de FCFA par an, et vaut des milliards d’euros en Europe par an. C’est le trafic le moins réprimandé, raison pour laquelle il rapporte autant d’argent.

Les commentaires sont fermés, mais trackbacks Et les pingbacks sont ouverts.